Les échecs en Sciences Sociales (!?)

Publié le par Mar del Plata

Ce titre d’article provocateur n’est pas anodin si vous vous penchez sur la lecture de l’ouvrage intéressant de Thierry Wendling, publié aux Presses universitaires de France en janvier 2002. Cet essai s’appelle « Ethnologie des joueurs d’échecs » et pourrait servir d’appel à d’autres.

Après un rapide et alléchant chapitre introductif sur le phénomène échiquéen, l’auteur insiste sur le manque d’études menées sur les pratiques du jeu dans les sociétés humaines, rappelant en préambule de son second chapitre un commentaire de Mauss en 1974 : « Ni les études de nos confrères en sociologie, ni les nôtres propres ne sont assez avancées en ce qui concerne la théorie de ces phénomènes éminemment sociaux que sont les jeux ».

Au-delà du phénomène culturel que représente le jeu d’échecs, Thierry Wendling n’hésite pas à faire « un état des lieux » de ces déficiences en sciences sociales (Sociologie, Ethnologie et Histoire sont pointées ainsi du doigt) dans la première partie du livre.

Bien sûr, ce champ de découvertes potentielles avaient déjà été ouvert par quelques auteurs célèbres comme Huizinga avec Homo Ludens (1938) ou encore le très connu ouvrage de Roger Caillois intitulé Les Jeux et les hommes (1958) que l’on retrouve aujourd’hui chez folio essais et l’auteur se fait fort de le rappeler. L’importance de l’œuvre de ce dernier auteur est d’ailleurs récurrente dans le livre de Thierry Wendling avec l’apport notamment de la classification des jeux que fait Caillois *:

Agôn renvoie à la compétition (c’est le cas des échecs ou encore de la boxe),

Alea renvoie à la chance (pile ou face par exemple ou parfois plus « tragique », la Roulette),

Mimicry renvoie au simulacre (le théâtre ou encore la panoplie),

Ilinx renvoie au vertige (le ski, la balançoire ; plus « amèrement » et actuel, le jeu du foulard).

Notre jeu est donc « agonistique »**et Thierry Wendling, en maître FIDE lucide, soulève et répond à une question de type existentiel pour le joueur page 36 de l’édition : « Mais par quel moyen départager la brutalité du réel de la délicatesse du jeu ? Caillois, tout à son système, élude la question qui paraît évidente : c’est le regard posé sur l’événement qui lui donne sa portée et je ne vois pas dès lors en quoi le désespoir du joueur qui perd se distinguerait, de par sa nature ludique, d’une autre souffrance morale liée à un accident de la « vie quotidienne ». »

La suite de l’ouvrage traite donc de ces aspects inexplorés de la communauté échiquéenne dans son ensemble (le joueur amateur y tient une place centrale) : l’Histoire, les mythes, les légendes et l’organisation. Cette dernière est déclinée en deux grandes parties consacrées aux tournois dans un premier temps, au club et la fédération dans un second temps. Il faut noter que Thierry Wendling, maître de conférences à l’université de Neufchâtel, fut aussi membre du comité directeur de la FFE.

Une deuxième et dernière partie traite de l’oral, de l’écrit et du temps et on apprend beaucoup sur la manière dont s’est constitué le jeu moderne, au travers des conventions et de la mobilité accrue de ses pratiquants. L’universalité du jeu conduit à la création d’un langage universel et au rapprochement des individus. Ainsi qu’au respect mutuel (c’est très kantien tout cela).

Bref, c’est l’occasion de mieux nous comprendre et c’est en plus croustillant d’anecdotes. L’implication de l’auteur (puisqu’il est lui-même joueur d’échecs) se fait sentir, évitant ainsi une lecture trop « académique » du phénomène.

Tiens, une évidence revisitée : On apprend ainsi notamment que ce n’est que très récemment que les blancs commencent la partie.


 
Ethnologie des Joueurs d'échecs, Thierry Wendling, Puf Ethnologie, Janvier 2002.

*Voir la page 92 de l’édition folio du Caillois édité en 2003 qui nous donne un tableau synthétique de cette classification.

** La classification de Roger Caillois intègre des données supplémentaires (Paidia et Ludus). Il faut donc préciser que les échecs relèvent de l'Agôn et tendent aussi vers le ludus ; En d'autres termes,  et pour reprendre les termes de Roger Caillois (p.80 de l'édition précitée) : "La différence avec l'âgon est que, dans le ludus, la tension et le talent du joueur s'exercent en dehors de tout sentiment explicite d'émulation ou de rivalité : on lutte contre l'obstacle et non contre un ou plusieurs concurrents." Je pense aussi que notre jeu tend vers paida (vacarme) dans le cadre des blitz ou blitz à 4, renforcé en cela par les "joutes verbales" évoquées par Thierry Wendling.

 

Publicité

Publié dans Lectures

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
M
Bonjour,<br /> <br /> Je viens de lire le commentaire que tu as fait sur le livre de Thierry Wendling, c' est trés intéressant et je pense que je vais acheter le bouquin.<br /> <br /> Salut<br /> Laurent.
Répondre